Délégationde Haute-Loire

Être engagé, être partenaire

« S’engager c’est vivre un combat quotidien, des joies et des peines. C’est apporter notre goutte d’eau, notre part. C’est aussi être ensemble en partenariat. Ensemble on est plus fort ! […] »

Un texte écrit après une rencontre entre une équipe locale et le 115

Être engagé, être partenaire

« Les nouveaux cowboys »

« Ils sont deux. Deux masses rudes au milieu de porcelaines. Ils serrent les mains en les enveloppant, en les immobilisant, en plongeant leur regard dans le vôtre. Ils impriment le visage par habitude. Des visages, ils en voient des centaines, des noms, des histoires à dormir debout.
Ils s’assoient les jambes écartées.
Le plus jeune a une chemise rose, sport, un visage un peu mou pour une carrure imposante. Les yeux derrière les lunettes carrées pétillent. Il sourit souvent à pleine bouche, en laissant rouler un rire rauque et l’on voit apparaître ses deux dents du devant, très écartées. Les dents de la chance, disent-ils.
Le deuxième porte sa cinquantaine, enveloppé d’une chemise de coton épais, une qui tient chaud. De petites ridules autour des yeux. Quelques cheveux gris au milieu de ceux qu’il rabat de temps en temps dans l’entremêlement des autres. Son regard est posé, mais parfois vacille. On sent la fatigue du corps.

Les portables sont posés comme des flingues devant eux sur la table. Ouverts. Comme les gâchettes, prêts à servir. "Désolé, on est obligé."

Ils sont le 115. C’est comme ça qu’ils disent. On est le 115. Ils sont deux pour trois chiffres et pour des centaines de personnes. Ils sont un avec ce chiffre, derrière lui. Ils font corps avec. On sent bien que leur travail est au-delà des jours, des nuits… On n’imagine même pas qu’ils aient une famille, un bouquin à lire quelque part ailleurs. On ne les imagine [que face à] ces femmes, ces hommes, dehors, en maraude…
On les voit souvent se passer une main sur le front, parce qu’ils le font souvent, ce geste. Un geste qui veut dire : "comment allons-nous nous en tirer encore cette fois-ci ?".

Ils nous expliquent posément, puis c’est la passion qui prend le dessus. Derrière les sigles, derrière les mots, derrière la structure, des visages rencontrés rongés par l’alcool, la drogue, la malnutrition, le froid, le soleil, la route. Les corps vieillis prématurément par la pauvreté, les embrouilles, les combines, les coups durs, les coups tout court. Les familles déboutées du droit d’asile qui arrivent, arrivent et ne repartent pas, ne peuvent pas s’en sortir dans cet espace de non-droit. Les regards retombent, on sent le souci, là. On touche du doigt la faille, les limites, l’impuissance de tout homme.

Ils se reprennent. Charles va mieux. Oui, vous le connaissez. On a cru l’hiver dernier qu’il y passerait. Les têtes blanches des porcelaines soupirent, oui, Charles ! Il ne boit plus du tout, a arrêté son traitement, mais vous le savez, tout ça est bien fragile !

Le téléphone vibre. Le jeune sort, empressé. Comment faire pour répondre à tous les besoins ? Que faire des chiens ? Il manque de la place, des lits, des appartements pour les familles, toujours, de plus en plus. […]

Passe dans leurs regards tout ce qu’ils ne peuvent faire, les échecs plus nombreux que les succès, les portes fermées, les violences, ceux qui meurent dans leur misère, ceux qui refusent la main tendue. Ce temps, ce temps, où si tu consommes tu vis, tu ris, tu es un homme heureux, un modèle pour la nation. Comment leur dire ?

On est là avec quelques idées, chacun. On est là pour mettre en forme des projets. Ça ne suffira pas on le sait. On sait aussi qu’il nous faudrait être nous-mêmes des modèles, des témoins.

Des ombres passent et le temps aussi. Nous n’avons pas encore abordé l’ordre du jour. Ils se lèvent, on se salue. On a du respect les uns pour les autres dans ce milieu-là. Ils repartent dans leurs contrées sauvages. Nos esprits les accompagnent encore un peu. »

VL, 20 décembre 2012
Texte écrit après une rencontre entre une équipe locale et le 115

Imprimer cette page

Faites un don en ligne