Délégationde Haute-Loire

L’accueil, l’écoute…

Travail quotidien des bénévoles « accueil-écoute », quelques instants volés…

Visite dans une équipe

Ils s’appellent Jérôme*, Stéphane*, Jean-Pierre*. Leurs mains tremblent autour du café.

Leurs yeux sont souvent rougis par le manque de sommeil, par l’alcool. Jérôme va tenir des propos survoltés. Il dit qu’il ne peut pas rester dans cet appartement, que sa tutrice l’em*. « Vous comprenez… au moins dans la rue, je ne suis pas seul, je dors plus dans cet appart’, c’est pas chez moi, j’en ai marre de payer. » Jérôme pèse au moins 150 kg pour deux mètres dix. Il est immense dans tous les sens du terme.

Jérôme est sous tutelle, il touche l’allocation aux adultes handicapés (AAH) ; dessus, est prélevé un loyer. Mais il préfère vivre dans la rue et aimerait avoir l’argent de ce loyer pour en disposer à sa guise.

La responsable bénévole l’accoste :

« – Alors, qu’est-ce que tu veux toi, aujourd’hui ?
– T’as pas quelques boîtes ? Si t’en as pas, je vais faire les poubelles.
– Où est-ce que tu vas faire les poubelles ?
– Derrière l’hôpital et puis le supermarché.
– Bon je vais voir ce que j’ai. Va au moins prendre un pain à la boulangerie d’en face, tu viens de ma part.
– Ah non, j’irai pas.
– Pourquoi t’irais pas ?
– La bonne femme, elle veut pas me voir dans son magasin… »

Je me propose d’y aller à sa place. La responsable me dis non, ça va bien, on ne fait pas à la place, on ne va pas courir toute la ville…

Je lui fais confiance. Elle a plus de 80 ans, elle les connaît ses gaillards. Elle connaît les rues, elle connaît les gens.

Elle lui donne un petit paquet. On ne fait plus beaucoup de dons alimentaires directs, mais pour des gars comme Jérôme, elle reste une exception.

Il se redresse, ours malhabile. Je saurai plus tard qu’il se prend parfois à crier, chanter devant la basilique, avant l’heure de la messe. C’est un cas, une figure de cette petite ville.

C’est au tour de Stéphane. Il est à la rue depuis quelque temps. Il dort à droite, à gauche, chez des gens. Il est maçon, il veut s’en sortir. Hier soir, il a dormi « chez l’autre » (il nous montre la porte d’un signe de tête, l’autre c’est Jean-Pierre, mais il ne veut plus, c’est trop la foire (il fait tourner son doigt sur sa tempe).

Il attire ma sympathie. On sent son envie de s’en sortir, mais aussi les « pouvoirs » de la rue, de la glissade vers le vide.

Jérôme ne veux plus.

Pour Stéphane, il y a une main tendue qui demande à remonter.

C’est le tour de Jean-Pierre. Il est aussi sous tutelle depuis des années. On sent une espèce de violence sous-jacente. La semaine dernière, la responsable me dit qu’ils ont dû le mettre dehors pour ivresse. Son souci n’est pas l’argent en lui-même. C’est sa manière de vivre. Fête et boissons tous les soirs. On lui dit qu’il a largement de quoi pour s’alimenter. Il veut arrêter sa tutelle. On lui dit de bien réfléchir. On le sait très bien, se serait la catastrophe…


Ne pas être dans le jugement, mais rester lucide.

Avec des « si » on referait le monde. « S’il faisait ça », « Si il avait un peu de volonté », si, si, si…

Si j’avais eu une enfance difficile, si j’avais subi des violences, morales, sexuelles, corporelles, si on ne m’avait pas donné une éducation solide, tournée vers l’espérance, si, si, si…

Dans les deux sens ça marche.

Ne pas juger, ne pas envoyer la première pierre. Mais être lucide. Ce n’est jamais « trop tard », mais parfois, ce n’est pas le moment.

VL, le 6 août 2013

PS : deux semaines plus tard, Stéphane a trouvé du travail, précaire, mais du travail quand même. Il est venu à la permanence pour nous le dire.

* Prénoms modifiés

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